M. Gavtache, comment abordez-vous cette première présidence ?
Je ressens vraiment une très grande fierté d’avoir été nommé par l’ensemble des partenaires qui ont contribué à la création de l’AIIRF. Il y a de vrais challenges à relever, et j’ai la conviction que les travaux des différents groupes de l’Alliance qui vont être délivrés vont avoir beaucoup de valeur. Par ailleurs, ma nomination fait sens avec la nouvelle direction générale Ingénierie Gestion des Actifs et Maintenance (DG IGM) que j’ai la chance de diriger au sein de SNCF Réseau qui œuvre en grande partie sur des sujets qui concernent la filière.
À quels besoins répond l’AIIRF ?
L’Alliance répond à une attente qui se faisait sentir depuis plusieurs mois, voire années : celle d’un travail commun avec la filière. Avec RATP Infrastructure et les organisations professionnelles que sont Syntec Ingénierie, le SETVF, la FIF, et le SERCE nous nous sommes dit que la création de l’Alliance apportera la réponse attendue. Constituée de 7 groupes de travail et regroupant à date une quarantaine d’adhérents, l’AIIRF va travailler sur deux axes majeurs. Le premier consiste à délivrer des choses concrètes au travers de sept groupes de travail. Le second consiste à porter collectivement les enjeux communs de la filière avec les autres structures existantes.
Lors du Sifer 2025, certaines actions ont été annoncées. Où en sont ces dossiers ?
Certains groupes de travail ont déjà délivré des travaux, à l’image du guide d’éco-conception réalisé par le groupe « transition écologique » et qui a été partagé et présenté aux différents acteurs de la filière. Depuis le Sifer, nous avons refondu l’ensemble des groupes de travail en nommant pour chacun un président, deux ou trois copilotes et des représentants de chacun des membres adhérents de l’Alliance. Un choix structurant qui permet à l’ensemble des acteurs d’être représentés dans toute la chaîne de valeur et qui évite de voir un acteur décider pour les autres. Chaque groupe de travail a pour objectif de délivrer d’ici la fin de l’année sa feuille de route avec les jalons de fourniture des livrables. L’ambition que je porte est d’aboutir à des livrables concrets, attendus, visibles, utilisables et utilisés. C’est un vrai travail de fond qui est lancé.
Comment se positionne l’Alliance vis-à-vis des clusters, des syndicats qui eux-mêmes ont des groupes de travail sur les sujets emblématiques ?
C’est une très bonne question qui nous a été posée assez rapidement et la réponse est simple. Le fil conducteur de cette Alliance n’est pas de faire à la place ou de refaire quelque chose qui est déjà entrepris ailleurs. L’AIIRF se concentre sur les problématiques de la filière ferroviaire au sens « infrastructure » et donc des enjeux de l’infrastructure des réseaux ferroviaires. Notre vocation c’est aussi d’être complémentaire sur des sujets pris en compte par d’autres organismes (comme l’UTPF, par exemple). L’AIIRF n’est pas un « Think Tank » mais œuvre dans le concret dans chacun des groupes de travail avec au final des livrables dans les différents domaines qui soient à la fois applicables et appliqués par l’ensemble de l’écosystème.

Vous avez mentionné 7 groupes de travail. Quels sont-ils ?
Sécurité, Trajectoire, Attractivité et compétences, Transition écologique, Performance matériels, Efficience infrastructure et innovation, Efficience signalisation… Les groupes de travail portent sur des sujets incontournables et d’actualité.
En ce qui concerne la sécurité, il apparait de prime abord que SNCF Réseau et RATP Infrastructure ont leurs propres démarches et enjeux. Mais nous avons constaté qu’en tant que gestionnaires d’infrastructure, nous travaillons sur les mêmes types de chantiers avec les mêmes acteurs… De fait, nous rencontrons des problématiques communes (augmenter le niveau de sécurité, améliorer le taux de fréquence, etc.) que nous traitons avec des méthodes et des idées différentes. En creusant dans les démarches de chacun, le groupe de travail sécurité va prendrele meilleur des deux mondes et vérifie avec les acteurs de la sécurité la faisabilité. Par exemple, le « Stop & Go » que nous avons mis en place chez SNCF Réseau a son équivalent chez RATP Infrastructure.
Le fait de mettre en commun les différences, et les éventuelles craintes des entreprises, permet aux ambassadeurs de chaque entité de réajuster le dispositif et in fine de conduire le changement de leur côté, ce qui amène une cohérence globale pour la filière, et renforce ainsi l’efficacité de la démarche
Le volet « Trajectoire » est également primordial pour les industriels
En effet, le groupe « Trajectoire » revêt une importance capitale. L’idée ici est de se dire que nous devons nous préparer pour relever collectivement les enjeux qui ont été actés lors de la conférence « Ambition France Transport ». Sur une trajectoire actuelle de 3 milliards d’euros, l’augmentation d’1,5 milliard d’euros à partir de 2028 (qui est le socle nécessaire pour ne pas aggraver la situation) est une marche qui ne se franchit pas au dernier moment, mais se travaille dès maintenant. Si la filière a la capacité industrielle pour y parvenir, il ne suffit pas d’annoncer un chiffre global aux entreprises d’un secteur comme la signalisation, car elles ont besoin de plus d’informations pour planifier les moyens techniques et humains requis. Il y a vraiment des attentes côté filière. Attentes que nous avons également en termes d’objectifs de régénération du réseau.
Quels sont les thématiques des autres groupes ?
Le troisième groupe est relatif à l’attractivité, aux compétences et au développement des savoir-faire qui constituent la richesse des métiers de la filière. Même si nous cherchons à industrialiser les travaux, ce sont les femmes et les hommes qui ont le savoir-faire. Sur l’ensemble des métiers, il nous faut d’un côté attirer les jeunes, les former puis les garder et, de l’autre côté, nous devons fidéliser nos ressources et faire monter en compétence nos compagnons.
Le quatrième groupe porte sur la transition écologique et toutes les problématiques qui y sont liées, dont l’économie circulaire et l’adaptation au changement climatique. Vient ensuite le groupe « Performance matériels » qui concerne l’ensemble des engins de travaux nécessaire à la modernisation, à la régénération et à la maintenance du réseau. Nous avons aussi un groupe qui traite de l’efficience de l’infrastructure et de l’innovation avec pour objectif de travailler sur toutes les problématiques pour plus d’efficacité et de performance globale. Enfin, nous avons un groupe de travail spécifique sur l’efficience de la signalisation, car il y a un vrai travail mené avec la filière sur ce sujet.
Digitalisation, modernisation, CCR… sont des projets spéciaux, avec des industriels spécifiques, des méthodes de conduite de projets différentes. Cette thématique comporte beaucoup de sujets autour des données d’entrée, de la capacité à sécuriser r des programmes et des plannings de développement et de déploiement, à mieux les structurer et à les industrialiser davantage.

Comment relever les défis liés aux investissements ?
Je le redis, le point le plus important est d’anticiper la trajectoire de modernisation métier par métier. C’est là que nous avons besoin de travailler avec l’ensemble de la filière pour déterminer quelles sont les données dont les entreprises ont besoin, mais aussi pour définir comment tenir les engagements que nous avons pris. Il ne s’agit pas de tracer simplement une trajectoire. Elle doit être robuste, fiable et il faut qu’elle soit respectée, car d’un côté comme de l’autre, cela implique d’engager des ressources et des moyens.
Cela impacte in fine l’attractivité
Effectivement, mais également l’aspect compétences. Embauche, formation doivent être au rendez-vous. Toutefois, lors de pics d’activité, soit une entreprise va au plus simple en débauchant les ressources nécessaires chez ses voisins, soit les gestionnaires d’infrastructure apportent une visibilité globale pour avancer de manière organisée vis-à-vis de notre écosystème. C’est un défi à relever en relation avec la trajectoire et notre capacité collective d’y répondre. Il faut que nous soyons alignés pour attirer des jeunes et les faire monter en compétences, que ce soit chez les gestionnaires d’infrastructure ou chez les entreprises à qui nous souhaitons confier des tâches (sécurité, travaux, essais, etc.). Nous avons un vrai défi à relever collectivement pour gagner en maturité collective et faire progresser le système complet.
Quid de l’innovation ?
Tout ce qui est relatif à l’innovation a été intégré au groupe « efficience de l’infrastructure ». Quand nous parlons de l’efficience des infrastructures, c’est au global. Les membres de l’Alliance et moi-même avons la conviction que, pour aborder l’efficience, il est important d’aller chercher des innovations qui soient concrètes, industrialisables et applicables. Pour y parvenir, nous travaillons également étroitement avec Pierre Daburon, président du Rail Open Lab (voir page ??),
Comment cela se traduit-il sur le terrain ?
Nous avons le choix de décider de régénérer à l’identique ou de changer de système. Dans ce cas, la filière est importante pour répondre aux problématiques en développant de nouveaux systèmes plus innovants et performants. Par exemple, sur le projet Haute Performance Marseille Vintimille (HPMV), nous mettons en place plusieurs types d’innovations pour digitaliser la signalisation du réseau : nous supprimons les circuits de voies par un système de comptage d’essieux de nouvelle génération, et nous mettons en place des nouveaux postes de technologie ARGOS avec un système ERTMS adapté aux besoins des lignes classiques. Parallèlement, nous développons une solution de surveillance par fibre optique afin d ’assurer la détection d’anomalie sur le rail qui est un volet maintenance important pour la sécurité. Ce projet (HPMV) illustre bien ce que nous essayons de faire avec les industriels. Seul dans son coin, ça ne marche pas !
Toutefois, en regard de la situation politico-économique actuelle, quels sont vos leviers pour favoriser les investissements dans le ferroviaire ?
Nous avons énormément contribué à la conférence Ambition France Transport 2030 afin d’expliquer la dynamique d’investissement nécessaire pour faire face au vieillissement du réseau. Un vrai travail pédagogique a été fait pour faire comprendre les besoins en termes de régénération, de grands projets, d’investissements industriels afin de ne pas aggraver cette « dette grise » (mentionnée par Jean Castex lors de son audition au Sénat et qui a été reprise par bon nombre d’acteurs publics de premier plan). SNCF Réseau, poursuit ses efforts d’investissements pour 2026-2027. Par ailleurs, le groupe SNCF contribuera à prendre un tiers de l’enveloppe de 1,5 milliard d’euros (annoncé pour 2028) via le fonds de concours. C’est un levier très important et un signal fort qu’il est important de rappeler.

Comment est répartie cette enveloppe supplémentaire ?
Celle-ci est répartie à raison de 1 milliard pour les dépenses de régénération afin de traiter l’ensemble du vieillissement du réseau. Les 500 millions restants portent sur le socle de modernisation « systèmes ». J’entends par là tout ce qui est relatif au CCR, à la digitalisation, à l’ERTMS, etc. C’est sur l’ensemble de cet écosystème que nous avons besoin d’être prêts, d’où le groupe de travail Trajectoire.
Avez-vous des inquiétudes sur la pérennité des annonces faites lors de la conférence ?
Nous nous inscrivons dans la continuité de ce qui a été conclu dans le cadre de l’AFT 2030. De fait, SNCF Réseau dans son ensemble s’organise pour s’inscrire dans cette trajectoire incluant les 1,5 milliards d’euros, et de fait embarque la filière ne serait-ce qu’en préparant les appels d’offres à attribuer afin d’apporter de la visibilité aux entreprises.
L’AIIRF se positionne-t-elle comme étant l’équivalent du GIFEN ?
Evidemment, le GIFEN nous inspire tout comme ce qui peut se faire dans d’autres domaines. Quand on raisonne filière, la question qui se pose est de savoir jusqu’où elle peut aller ? Faut-il aller plus loin que l’infrastructure, puisqu’un système ferroviaire, c’est son infrastructure et le matériel qui roule dessus ? L’intégration de systèmes sol/bord amène des enjeux vraiment très spécifiques qu’il est également important d’adresser. La question de la pertinence d’amener autour d’une même table dans une structure beaucoup plus élargie des entreprises et des ndustriels qui commandent et qui fabriquent du matériel roulant se pose sans doute. Mais pour l’instant, nous voulons déjà apporter une réponse aux enjeux déjà très nombreux de l’infrastructure.
