Érigée cette année comme Grande Cause nationale, la santé mentale est toujours pour 70 % des Français un sujet tabou. Pire, par peur d’être jugés, sur les 13 millions d’habitants atteints d’un trouble psychique (soit 1 habitant sur 5 – métropole et outre-mer), 84 % d’entre eux n’osent pas aborder le sujet (source ARS). Afin de changer les mentalités, le groupe Colas, via sa filiale Colas Rail, a rejoint Siemens France et le groupe LVMH comme membre fondateur de l’association à but non lucratif « Nouveaux collègues ». Un service partagé qui a été inauguré dans les locaux de Colas Rail en octobre dernier.
« Plus que l’inauguration du service partagé « Nouveaux collègues », ce jour est pour nous l’occasion de célébrer une innovation sociale portée par Siemens depuis 16 ans », a déclaré Hervé Le Joliff, président de Colas Rail, en ouverture de la cérémonie d’inauguration.
Une initiative sociale qui s’inscrit dans la démarche globale portée par les valeurs du groupe Bouygues : « C’est une fierté pour nous de contribuer, à notre niveau, à l’inclusion de personnes atteintes de troubles psychiques », a déclaré Hervé Le Joliff.
Une action mutualisée
Soutenu par la Commission Innovation et Évaluation de l’Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph), « Nouveaux collègues » est né d’une initiative qui a vu le jour chez Siemens grâce à des personnes qui ont su bouger des montagnes pour créer le Centre Être Handicap (CEH) dont l’expertise a servi de socle à la création du Centre inclusif des missions partagées (CIMP) de Colas Rail. « Siemens est fier d’apporter au projet « Nouveaux Collègues » l’expertise développée au sein DU CEH, fruit de 16 ans d’expériences réussies. Cette expertise nous permet de gérer un service partagé multi-activités administratives avec un niveau de qualité reconnu, qui inspire confiance et crée de la valeur pour l’entreprise et qui apporte une réponse concrète aux défis d’insertion professionnelle », a expliqué Karine Lopez Moreau, secrétaire de « Nouveaux Collègues » et directrice des ressources humaines de Siemens France.
Une intégration gagnante
Trop souvent cantonnées à des tâches en milieu protégé, les personnes en situation de handicap psychique peuvent ainsi accéder désormais, via l’Établissement et service d’accompagnement par le travail (ESAT) « Hors les murs » (voir encadré), à un emploi en milieu ordinaire. Ainsi, depuis sa création au mois de mai 2025, le CIMP s’est vu confier plusieurs tâches administratives telles que la gestion des visites médicales, les déclarations préalables à l’embauche ou encore la prévalidation des notes de frais. Des processus identifiés par un audit interne à Colas Rail comme étant chronophages, dysfonctionnels ou mal maîtrisés… Résultat, en l’espace de 6 mois, les gains obtenus par l’équipe du CIMP ne se sont pas fait attendre grâce aux compétences et au professionnalisme de l’équipe en place. « La qualité du travail de CIMP confirme que le handicap, même invisible, trouve pleinement sa place dans l’entreprise », a salué Hervé Le Joliff.
Une prise de confiance
Au-delà de l’opportunité professionnelle qu’offre cette association, pour les intéressés, passer par le CEH (Siemens) leur a apporté une confiance en eux qu’ils ne soupçonnaient pas, comme l’indique Vincent Gaillard en revenant sur son parcours. « Grâce au CEH, j’ai appris à être plus autonome, à m’ouvrir aux autres et à monter en compétences. »
Un avis que partage Vincent : « Le CEH m’a apporté beaucoup de confiance et sans que je m’en rende compte je suis monté en compétences. C’est une expérience enrichissante. » Si dans le cadre de « nouveaux collègues » le regard des autres évolue dans le bon sens, il faut garder à l’esprit que les personnes atteintes d’un handicap psychique sont encore victimes de nombreux stéréotypes dans nombre d’entreprises. « Donner une chance à des personnes en situation de handicap psychique peut engendrer de belles relations humaines et professionnelles entre les différents acteurs », assure Vincent Gaillard. « Avec les procédures mises en place au sein des entreprises, nous sommes comme tout le monde… mais avec un parcours différent », complète Vincent.

« Hors les murs » un ESAT pas ordinaire
Au sein de l’UNAPI92, l’Établissement et service d’accompagnement par le travail (ESAT) « Hors les murs » a la particularité de proposer aux personnes en situation de handicap psychique de travailler en milieu ordinaire et non en milieu protégé.
« Hors les murs est un ESAT spécialisé dans le milieu ordinaire. Nous sommes un service d’accompagnement dans et vers l’emploi », indique Christèle Braconne, responsable insertion professionnelle. Fort d’un effectif de 40 personnes âgées de 22 à 54 ans dont le niveau scolaire va de la 5ᵉ à un master 2, à l’image de Thibault (voir témoignage). « Tous profils confondus, nous pouvons avoir des personnes qui souhaitent travailler aussi bien dans l’administratif qu’en restauration. »
En positionnant des travailleurs, « Hors les murs » leur met le pied à l’étrier en vue d’intégrer un contrat de mise à disposition puis un CDI. « Quel que soit le handicap, il faut croire ces personnes et y aller », conclut cette dernière.
Témoignage

Âgé de 37 ans, Thibault est atteint de troubles du spectre autistique. Un handicap qui ne l’a pas empêché de décrocher, après un parcours classique, un master 2 en relations humaines. Toutefois, Thibault a dû composer avec un parcours semé d’embûches lors de ses études, comme lors de son premier emploi où il aura été balloté de poste en poste. Ne sachant pas comment se positionner et se sentant trahi, cette période a occasionné une perte de confiance…
Il retrouvera cette dernière lors de son intégration en 2022 au sein de CEH de Siemens grâce à l’ESAT « Hors les murs » (voir encadré p. ??). Là il lui a été confié la gestion des visites médicales au sein d’une équipe. Un saut dans le grand bain qui a conduit Thibault à former une de ses nouvelles collègues et à prendre le « leadership » et surtout à prendre la parole pour présenter la politique handicap du groupe Siemens. Sur le handicap en entreprise, Thibault a appelé à ne pas catégoriser et caractériser un schéma prédéfini, notamment pour les personnes atteintes de troubles autistiques, et à parier sur les personnes.
Enfin, s’il est important de changer les regards, Thibault rappelle qu’il ne faut pas oublier les moyens à mettre en œuvre pour que l’intégration des personnes en situation de handicap se passe bien.
Damien Manchon, Responsable développement RH chez Colas Rail

Quels sont les profils recherchés ?
Damien Manchon : « Dans le cadre de « nouveaux collègues », nos collaborateurs sont des personnes en situation de handicap psychique qui ont la capacité à travailler en milieu ordinaire. Toutefois, ils ont besoins d’être accompagnés, c’est pourquoi nous avons formés des managers pour répondre à ce besoin et effectuer une transition en douceur.
Comment sont formés ces managers ?
D.M. : Les coordinateurs sont formés par « nouveaux collègues » au sein des équipes existantes. Ainsi Nadia, qui est la coordinatrice du CIMP, a suivi une formation de plusieurs mois dans les locaux de Siemens aux côtés des coordinatrices qui pilotent le CEH depuis quelques années.
Quelles sont les spécificités de ce type d’accompagnement ?
D.M. : Accompagner des collaborateurs en situation de handicap psychique demande de la finesse dans le management. Il faut être très attentif aux signaux faibles, car ce sont des collaborateurs qui n’expriment pas forcément un niveau de stress ou d’anxiété… Cela nécessite une approche très à l’écoute, très sensible. Ce qui s’acquiert avec l’expérience. Pour une entreprise comme la nôtre qui n’a pas cette connaissance, « Nouveaux collègues » permet de former et de faire profiter d’autres entreprises du savoir-faire de Siemens.
Quelles sont les limites de l’exercice aujourd’hui ?
D.M. : Elles résident dans le peu d’opportunités que nous pouvons avoir pour les collaborateurs prêts à passer en milieu ordinaire, soit via le CEH de Siemens ou le CIMP de Colas Rail… Il faut que beaucoup d’entreprises s’inscrivent dans cette démarche pour que demain, une personne prête puisse franchir le pas dans une autre structure du groupement. Plus nous serons nombreux, plus nous augmenterons le nombre d’opportunités. Il serait vraiment dommage de ne pas fairet bénéficier ces collaborateurs de cet accompagnement spécifique par manque d’opportunité.
Comment créer ces opportunités ?
D.M. : L’inauguration du CIMP est une première étape qui nous permet de montrer à des entreprises que « Nouveaux collègues » est un service partagé qui, grâce aux grandes compétences de ces collaborateurs, fonctionne en répondant à des besoins administratifs, de contrôle dysfonctionnels ou mal maîtrisés. En démontrant que cela marche, nous espérons intégrer plus d’entreprises au sein du groupement, et in fine créer plus d’opportunités pour un très grand nombre de personnes en situation de handicap psychique dont le taux d’emploi est particulièrement faible.
« Nouveaux collègues » s’intègre totalement dans la politique RSE de Colas Rail.
D.M. : Absolument. Depuis de nombreuses années, nous avons établi un plan d’action pour développer et promouvoir le handicap chez nous. Depuis 2022, nous avons sensibilisé, communiqué et formé de nombreux managers. « Nouveaux collègues » s’inscrit pleinement dans la politique RSE de Colas Rail, car ce service répond à notre volonté d’intégrer plus de gens en situation de handicap à la fois par le recrutement, mais aussi pour inciter nos collaborateurs qui ont un handicap, mais qui n’en ont pas conscience ou qui ne veulent pas en parle à se révéler. Je suis persuadé qu’en mettant le handicap au milieu de nos équipes, un handicap invisible de surcroit, cela va inciter nos collaborateurs dans cette situation à lever la main pour dire : « Moi j’ai ce handicap-là et j’ai besoin d’être accompagné aujourd’hui ». C’est un énorme enjeu pour nous.
Quelles ont été les réactions lors de la mise en place « Nouveaux collègues » ?
D.M. : Beaucoup de fierté ! Quand nos collaborateurs ont découvert ce projet, nous avons reçu beaucoup de messages de soutien. Face à un handicap psychique qui fait peur, nos collaborateurs ont affiché leur fierté d’appartenir à une entreprise qui s’engage très concrètement en faveur de personnes en situation de handicap qui font des missions pour nous, qui travaillent pour nous, dans nos locaux, dans nos équipes.
À date, combien de collaborateurs au sein de CIMP ?
D.M. : Aujourd’hui nous avons 6 collaborateurs en temps partiel, soit 4 équivalents temps plein pour trois processus (RH, comptabilité, formation). Avec la mise en place d’un 4ᵉ processus fin 2026, nous visons 8 équivalents temps plein, ce qui représente entre 12 et 15 personnes.
